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Lorsque vint à
moi Gwinroth, mon assistant, pour m’annoncer la venue d’un kender en la Grande Bibliothèque
de Palanthas, je flairais déjà les prémices d’ennuis comme seules ces
créatures peuvent en provoquer. C’est donc avec une appréhension aucunement
feinte que j’allais à la rencontre de ce visiteur inattendu en un tel lieu.
Je décidais de l’accueillir hors de la bibliothèque - je n’aurais en
aucun cas souhaité qu’un des précieux ouvrages entreposés en cette enceinte
n’échoit, fort involontairement bien entendu, dans le sac d’un de ces
maudits kleptomanes chroniques.
L’observateur mal informé aurait pu penser se trouver face à un enfant
elfe, car l’être qui se tenait face à moi en possédait toutes les
caractéristiques, avec sa silhouette mince et élancée, ses oreilles pointues
et ses yeux noisette. Pourtant, son visage était marqué par des rides,
stigmates témoignant de l’âge déjà avancé du visiteur. Comme la majorité de
ses congénères, il portait des chausses de couleur vive, bleues en
l’occurrence, et portait d’innombrables sacoches, renfermant sans nul doute
ses acquisitions involontaires. Il avait ramené sa chevelure en arrière,
liant ses mèches en une longue queue de cheval qui balayait son dos. Il
tenait dans sa main quasi enfantine un long bâton terminé en fourche, le
hoopak comme l’appelle les kenders. A la fois canne et arme, grâce à la
fronde installée entre les fourchons, ce bâton est à l’image du peuple qui
en est à l’origine : adaptable à toutes les situations. J’oubliais de
préciser une dernière caractéristique du hoopak, et qui n’est pas la moindre
: son vrombissement spécifique, provoqué par le geste expert que les kenders
lui impriment en le faisant tourner.
C’est donc un kender des plus classiques, si tant est qu’un kender
puisse avoir quelque chose de “classique”, qui semblait se présenter à moi
en cette matinée incroyablement douce et ensoleillée de l’hiver qui s’écoula
sur les années 351 et 352 après le Cataclysme, période de troubles en
Ansalonie et connue sous le nom de Guerre de la Lance. Seulement
quelque chose chez lui attira immédiatement mon attention, sans que je
puisse déterminer ce qu’était ce quelque chose. Il me tendit sa petite main,
visiblement dans l’intention que je la lui serre, et ouvrit la bouche pour
parler. Avant que j’aie pu l’en empêcher, le flot ininterrompu de paroles se
déversa hors de ses lèvres.
– Bonjour, je suis Tasselhoff Racle-Pied, mais mes amis m’appellent
Tass. Vous devez être Astinus ? Dois-je vous appeler Maître, votre
Excellence, votre Magnificence, votre Éminence… ( note d’Astinus de
Palanthas : La décence, ainsi que le soucis d’épargner le lecteur,
m’empêchent de poursuivre plus avant cette énumération de titres tous plus
honorifiques les uns que les autres mais qu’il me serait impossible de tous
retranscrire, même si une quantité de papier équivalente à celle déjà
entreposée dans
la Grande Bibliothèque
était mise à ma disposition.).
Je viens pour vous raconter une des aventures les plus extraordinaires de ma
vie. Plus incroyable encore que ma rencontre avec un mammouth ou celle avec la Princesse
Sélana Sonluanaau
du Dargonesti, une elfe aquatique très belle, qui soit dit en passant ne
laissait pas Tanis indifférent. Est-ce que je vous ai déjà parlé de Tanis ?
Il ne faudra pas que j’oublie de le faire…
– Désolé de vous couper ainsi la parole, mais je suis Thyanus, et non
Astinus. Alors, s’il vous plait, veuillez cesser…
Je m’interrompais brusquement. Ce nom, Tasselhoff Racle-Pied, je l’avais
entendu auparavant. Bien sûr, il faisait partie de ce groupe qu’Astinus
nommait, à juste titre d’après les hauts faits qu’ils ont accomplis, les
Héros de la Lance. Et il venait ici, à Palanthas, et souhaitait faire part
de quelque aventure à mon maître. Malgré les interdictions en vigueur, je
laissais entrer un kender dans le temple du savoir, non sans garder
perpétuellement le regard posé sur ses mains qui flânaient innocemment sur
tout objet à leur portée. Je le lui faisais gentiment remarquer. Ce à quoi
il répondit avec une sincérité innocente :
– Je vous le gardais à l’abri pour ne pas qu’il prenne la poussière. Si
vous rangiez vos livres au lieu de les laisser traîner. Qui sait quelle
valeur ils peuvent avoir, et ce qu’il peut y avoir dedans. Pensez-vous qu’il
y ait des sorts dans ce livre ?
– Non, non, bien sûr que non, m’empressais-je de répondre, de peur que
ce curieux n’invoque une quelconque monstruosité.
– Quel dommage. J’ai toujours rêvé de voir quel effet cela me ferait de
me retrouver transformé en dragon.
Un fou. Ce kender, tout héros qu’il fut, ne pouvait être qu’un fou
inconscient. Cependant je ne pouvais plus l’empêcher d’approcher mon maître
désormais. Il n’était plus possible de retourner en arrière, et je devrais
me porter responsable de tout ce qui pourrait arriver dorénavant.
Je conduisais donc mon
“invité” jusqu’à Astinus, chroniqueur de l’histoire de Krynn. Je le trouvais
assis derrière son pupitre, sûrement occupé à écrire les lignes « Thyanus
pénétra alors dans l’enceinte de mon étude en compagnie d’un visiteur fort
inattendu : Tasslehoff Racle-Pied, kender et Héros de la lance de son état. »
Le kender semblait émerveillé par cette pièce qui m’apparaissait
totalement anodine. Il est vrai que les rayonnages emplis de manuscrits à la
reliure dorée et aux cuirs luisant de propreté, comme s’ils avaient été
reliés le jour même et non plusieurs siècles auparavant, pouvaient
l’impressionner. Quelques tapisseries où s’enchevêtraient or, argent,
cuivre, comme des dragons métalliques s’enlaçant et s’entrelaçant en une
danse serpentine, décoraient les murs nus de volumes. Rien de véritablement
exceptionnel, notamment pour un kender qui a voyagé à travers monts, vallées
et mers, et qui a vu plus de lieu en une simple vie que je verrai de ses
congénères au cours de la mienne - tout du moins je l’espère. Il allait
recommencer à parler, mais Astinus le stoppa d’un simple geste de la main.
Sans autre
préambule, il adjoignit le kender à débuter son
récit. Celui-ci attaqua
l’exposé de son aventure, qui à l’entendre était plus intéressante qu’une
rencontre avec Paladine ou un de ses avatars.
- Tout commença quand Raistlin, vous savez le magicien tout maigre aux
yeux dorés et aux pupilles en sablier, d’ailleurs il n’a pas grand chose à
voir avec son frère jumeau Caramon, qui est plutôt du genre imposant… Enfin
bon, Raistlin, comme je le disais, nous raconta un soir, alors que nous
étions en train de manger autour du feu de camp, comment les nains avaient
fondé leur premier royaume, KalThax, probablement dans la partie sud des
Monts Khalkist. Bien entendu, Flint faisait semblant de tout connaître de
cette histoire, mais comme il était plus rouge que quelqu’un ayant mangé
trop des patates épicées d’Otik, j’en déduisais qu’il hurlait de colère
intérieurement parce qu’il n’en savait rien.
« Il nous retraça comment Glinrin, l’un des premiers rois nains, bien
que son nom fut aujourd’hui complètement oublié, conduisit son peuple
jusqu’aux montagnes et leur montra qu’il était plus facile de se protéger de
leurs ennemis en vivant sous terre dans des cavernes, qui soit dit en
passant sentent encore plus mauvais que les bottes de Flint après une
journée de marche. Son argument fut bien choisit car quelques mois à peine
après la fin de la construction du royaume souterrain, les portes de la
ville furent enfoncées par une armée d’ogres qui habitaient eux aussi les
monts et qui n’appréciaient visiblement pas la présence de leurs nouveaux
voisins.
« Mais vous devez déjà connaître cette histoire, alors ce n’est pas la
peine que je vous la raconte à nouveau. La suite est plus intéressante.
Quelle superbe bibliothèque vous avez ! Je suis sûr que Raistlin y serait
très heureux. Il aime tant lire, surtout les livres de magie…
- Continuez, s’il vous plait, le pressais-je.
- Eh bien, comme nous étions justement dans les Monts Khalkist, je
proposais que nous allions faire un tour vite fait, juste pour voir. Tanis
réfléchit et décida que ce pourrait être une bonne idée, car à l’intérieur
des cavernes nous aurions été mieux protégés contre le froid. Je n’ai
toujours pas compris pourquoi, mais Flint commença encore à bougonner en
pestant contre “ce maudit kender”, je me demande bien de qui il voulait
parler parce que le seul kender présent c’était moi, et je ne suis pas
maudit du tout, enfin peut-être un petit peu quand je pense à toutes ces
personnes qui perdent ce qui leur appartient dès que j’arrive, et sa barbe
s’est frisée d’un seul coup pendant qu’il jurait sur celle de Reorx. A le
voir ainsi au bord de l’apoplexie on aurait
pu croire qu’il se retenait de
tuer Takhisis en personne. D’ailleurs est-ce que je vous ai déjà raconté ma
rencontre avec elle ?
- Non, et je suis certain que cela serait fort intéressant, mais il
faudrait auparavant que vous terminiez cette histoire ci.
J’étais de plus en plus énervé par cette créature et je commençais à
comprendre d’où provenait la réputation peu flatteuse que l’on donnait aux
kenders. Passez quelques instants à les écouter parler et seul votre
sang-froid vous gardera de l’homicide, ou de la folie.
- Nous nous sommes donc rendus jusqu’à la soi-disant entrée de la
caverne qui était censée déboucher sur Kal-Thax. Nous avons pénétré
prudemment dans la grotte, nous guidant uniquement sur la vision nocturne de
certains d’entre nous. Au fait, en parlant d’entre nous, j’ai peut-être
oublié de vous dire qu’il y avait avec moi Flint, Caramon, Raistlin et
Tanis, mais vous les connaissez déjà je pense, alors je ne vous les
présenterai pas.
Je vis Astinus acquiescer, et j’en fis de même, alors que je n’étais pas
très sûr de savoir qui ils étaient. Mais je ne voulais que s’éternise un
récit qui n’avançait pas plus vite que le mammouth qu’aurait soi-disant
rencontré ce kender.
- Comme je le disais,
nous sommes entrés dans les tunnels qui menaient au premier royaume nain,
avec pour seul point de repère ce que voyaient Tanis et Flint, même si ce
dernier n’arrêtait pas de se plaindre de notre folie de vouloir nous
introduire dans ce lieu que les légendes naines disaient hanté. C’est
pourquoi Flint sursauta lorsque Raistlin prononça le mot de pouvoir, “Sharak”,
qui fit s’allumer son bâton magique.
« J’en profitais pour regarder si je n’avais pas une torche quelque part
dans mes sacs, mais tout ce que j’ai pu trouver d’intéressant, ce fut le
couteau de Flint, qui avait du, encore une fois, tomber dans mon sac. Quel
étourdi que ce Flint, il n’arrête pas d’égarer ses affaires, et après il me
gronde parce que je les lui retrouve.
« Nous avons continué notre progression, nous enfonçant toujours plus
profondément dans les grottes, avec une obscurité de plus en plus
impénétrable, si bien que nous avons fini par nous demander si elle n’était
pas magique, parce que même le bâton de Raistlin ne parvenait pas à percer
les ténèbres qui nous enserraient de plus en plus. Bientôt notre vue ne
portait pas plus loin que le bout de notre nez, je crois d’ailleurs que
Flint était celui qui avait le meilleur champ de vision, étant donné que
c’était lui qui avait le plus gros nez. Quelques instants plus tard, elles
devenaient totalement impossibles à percer. Nous avancions à tâtons, nous
guidant grâce à mon toucher expert et à mon sens de l’orientation
infaillible, enfin sauf quand nous voulions aller à Tarsis et que mes cartes
dataient d’avant le Cataclysme.
« Au loin, après plusieurs minutes d’errance en marchant au jugé, nous
avons vu une faible lueur qui éclairait le fond du couloir où nous étions.
Pressant le pas, nous avons débouché dans une salle comme je n’en avais
jamais vu. Elle était gigantesque, plus grande que Solace à elle seule. Il y
avait des colonnes de pierre, espacées régulièrement, qui soutenaient la
voûte placée à des dizaines de pieds au-dessus de nos têtes. Des gravures
décoraient la pièce et le plafond, et une lumière venue de nulle part
l’illuminait comme en plein jour. Au centre de la salle trônait une statue
énorme représentant un dragon. Elle était couverte de rubis, d’émeraudes, de
saphirs, d’or et d’argent. Ses ailes auraient pu recouvrir les océans de
Krynn à elles seules. Deux diamants lui tenaient lieu d’yeux et diffusaient
la lumière comme un arc-en-ciel. Il avait l’air beaucoup plus vrai que celui
de Xak Tsaroth, enfin celui en osier où on pouvait rentrer, et qu’on pouvait
agiter en étant à l’intérieur. Vous auriez du voir la tête que faisaient les
draconiens en voyant leur dragon s’agiter et parler alors que leur grand
prêtre n’était pas là pour le contrôler. Par contre la statue était beaucoup
moins réaliste que le vrai dragon noir qui nous attendait lorsque nous
sommes sortis du puits de Xak Tsaroth, vous savez
 Kisanth, le gardien du
bâton au cristal bleu que Rivebise avait rapporté à Lunedor.
« Pour revenir à la cité des nains, la statue du dragon était vraiment
très belle, et je n’ai pas compris comment, mais une des émeraudes traînait
dans ma main, elle devait sûrement être tombée de la sculpture et je l’avais
ramassée pour la remettre en place, mais il y eut soudainement un bruit
bizarre qui résonna dans la salle, comme un rugissement, ou un cri, ou un
souffle strident venant de partout et de nulle part en même temps. J’eus à
peine le temps de dire “oups !” que Tanis, Caramon et Flint me fixaient avec
une lueur d’appréhension dans les yeux, tandis que Raistlin posait sur moi
un regard furieux, comme celui que les marchands me lancent lorsqu’ils me
voient approcher de leur étal.
« Le bruit s’amplifiait de plus en plus, et à mesure qu’il était plus
fort, la pièce semblait peu à peu revivre. Des tentures apparaissaient, ou
plutôt se recomposaient, sur les parois de pierre. Les statues d’argent
alignées le long des colonnes retrouvaient leur éclat, et même le dragon
paraissait regagner la vie que sa pétrification lui avait volé. J’entendis à
peine Tanis lorsqu’il hurla pour me demander ce que j’avais fait. Comme
d’habitude, je haussais les épaules puisque je n’avais rien fait de
particulier pour déclencher ce qui se passait dans la salle. Curieusement,
tout s’arrêta comme ça avait débuté, d’un seul coup.
« Nous nous sommes
tous regardés, parce que la salle était devenue totalement différente de
celle que nous avons vue en arrivant. On aurait cru que nous étions revenus
plusieurs siècles en arrière, à l’époque de la splendeur de la cité.
D’ailleurs, des formes commençaient à se dévoiler autour de nous, sur les
chaises des tables où des repas de banquets apparaissaient aussi. Bientôt
des dizaines de silhouettes transparentes nous entouraient, mangeant et
riant sans faire attention à notre présence. Des spectres de nains étaient
réapparus partout dans la pièce. Leur
roi, descendant de Glinrin, était assis fièrement sur son trône. Tous mes
compagnons restaient là, bouche bée, surtout Flint. On aurait dit qu’il
voyait des nains pour la première fois, et je suis certains que ce n’est pas
le cas, surtout qu’il avait failli devenir le roi des nains des ravins.
Comme toujours, c’est moi qui fus obligé de faire le premier pas.
« J’avançais en direction du roi, en lui tendant ma main pour qu’il la
serre. Je me présentais à lui, mais il ne semblait pas me voir, à moins
qu’il en fasse exprès comme le fait si souvent Flint. Je commençais à
m’agiter devant lui en faisant de grands signes, mais il ne me voyait
vraiment pas. Tanis venait d’arriver à la même conclusion après que des
soldats nains l’aient ignoré comme leur souverain l’avait fait avec moi.
Pendant ce temps Raistlin était déjà plonger dans la lecture de son
grimoire, sûrement à la recherche du sortilège qui régnait sur ces lieux.
« Ne sachant que faire, nous sommes restés à regarder la scène qui se
déroulait sous nos yeux, comme un spectacle que j’avais vu une fois à Solace,
où les acteurs s’étaient déguisés en Chevaliers Solamniques qui combattaient
des hobgobelins avec des épées en bois, sauf que là ce n’étaient pas des
acteurs, mais des spectres qui faisaient le spectacle. C’était très amusant
que de passer entre les tables et de les écouter rire et chanter, même si
aucun de nous ne comprenait ce qu’ils racontaient. Malheureusement, tout ce
que je touchais passait au travers de mes mains et je ne pouvais pas goûter
la nourriture succulente qui s’amoncelait
sur les tables, et encore moins
prendre un souvenir pour montrer à Lunedor, à Fizban et à Laurana ce
qu’était Kal-Thax. Flint parvenait de temps à autre à reconnaître un mot qui
ressemblait vaguement à la langue parlée aujourd’hui par les nains des
montagnes et il compris très vite que les conversations les plus sérieuses
étaient orientées vers l’éventualité d’une guerre contre une armée de
créatures entièrement dévouées à Takhisis. Il manqua de s’étrangler en
ajoutant que cette armée était menée par un dragon, un vrai celui-là, et que
le combat pouvait commencer d’un instant à l’autre.
« Alors le temps sembla s’accélérer. La salle se vida à une vitesse
incroyable, la nuit s’écoula encore plus vite, pourtant je ne ressentais pas
la fatigue. Le jour se leva alors, et les soldats de l’armée naine
s’alignèrent tous devant leur roi. La guerre allait débuter. Ils prirent
leurs armes et sortirent de la salle pour rejoindre l’entrée de la cité
souterraine. Nous les avons suivis et la scène qui s’offrit à nous était
plus excitante que tout ce que j’avais pu imaginer.
« A perte de vue, il y avait des gobelins, des ogres, des trolls et
toute sorte de créatures que je n’avais jamais vues, et dont je n’avais même
pas entendu parlé, même dans les récits des aventures de mon oncle
Epinglette. Ils portaient tous les étendards de leurs armées respectives et
d’énormes catapultes étaient disséminées au cœur des rangs des serviteurs de
la Reine des Ténèbres. Mais le plus impressionnant était cette énorme masse
d’obscurité qui survolait les troupes en leur cachant la lumière du soleil.
Le dragon était plus sombre que les Abysses, enfin je pense parce que je n’y
suis encore jamais allé, même si j’espère m’y rendre un jour. A voir la
taille de ses griffes, je n’aurais pas voulu avoir à lui serrer la patte, et
sa gueule était comme une caverne vivante.
« Je m’étais à peine remis de ma contemplation de cette mort ailée que
l’armée de Takhisis passait à l’attaque. Les nains furent immédiatement
submergés. Les balistes crachaient sans répit des pierres et des langues de
feu qui décimaient les rangs de l’armée naine dizaines d’hommes par dizaines
d’hommes. Tanis, Caramon et Flint essayaient vainement de combattre, de se
porter à l’aide des pauvres soldats qui se faisaient massacrer sans que rien
ni personne ne puisse les aider. Chaque coup qu’ils portaient traversait les
silhouettes fantomatiques sans pouvoir les atteindre. De son côté, Raistlin
tentait de lancer un sort. Il leva les mains au ciel et prononça son
incantation. Des étincelles jaillirent de son corps par chaque pore de sa
peau et léchèrent sa robe pourpre pour se concentrer dans ses paumes. Il
abaissa ses bras, et des éclairs surgirent de ses doigts et frappèrent la
montagne après avoir traversé la masse intangible du dragon. Pourtant
celui-ci stoppa son envol et se tourna dans la direction de Raistlin, qui
resta figé sur place sans pouvoir réagir tandis que la créature fondait sur
lui à la vitesse de l’éclair. Je fouillais dans mes sacoches à la recherche
d’un objet qui pourrait nous aider, et je tombais sur l’émeraude qui avait
quitté la statue du dragon pour venir dans ma
main. Je la brandissais devant
moi en murmurant des prières à Paladine. Tout d’abord, il ne se passa rien,
et le dragon noir percuta Raistlin, qui s’écroula sur le sol, le corps d’une
étrange couleur bleutée. Il repris son envol et commença une nouvelle
descente dans la direction de Flint, Tanis et Caramon.
« Je priais encore plus fort, avec encore plus de foi, car je ne voulais
pas qu’il arrive quelque chose à mes amis. Mais il ne se passait toujours
rien du tout. Je sentais des larmes monter à mes yeux, sûrement à cause de
l’air que déplaçait la masse en mouvement du dragon, au moment où celui-ci
traversait les corps de mes compagnons, qui s’effondrèrent eux aussi sur le
sol, leur chair virant subitement au bleu. Alors le dragon se retourna vers
moi, essayant de m’effrayer de son regard. Mais c’est bien connu, les
kenders ne connaissent pas la peur. En voyant que sa tentative
d’intimidation ne fonctionnait pas, il dressa son cou vers le ciel et poussa
un rugissement assourdissant qui stoppa le combat entre les quelques nains
survivants et les légions de créatures maléfiques qui les attaquaient. De la
fumée sortait de ses naseaux, formée par le froid de l’hiver, et ses yeux
semblaient cracher des flammes. Il battit des ailes et s’éleva vers les
nuages, avant d’amorcer un piqué vers moi. Je serrais la pierre précieuse de
toutes mes forces et la tendais devant moi en attendant que le dragon fonde
sur moi et me transforme en morceau de lapis-lazuli. J’entendis son
rugissement, plus fort que ma respiration, repris par l’écho des montagnes.
Et puis plus rien.
« Je me demandais ce qu’il se passait car je n’avais pas fermé les yeux,
et je n’avais pas vu le dragon me traverser. Pourtant je sentais toujours
mon corps, et je sentais toujours le froid. Je regardais mes mains, elles
n’étaient pas bleues. Je soupirais en me disant que j’avais loupé une
expérience formidable, me demandant ce que j’aurais pu voir pendant que
j’aurais été mort, même pendant une minute. Je levais alors les yeux car
j’entendais un bruit étonnamment fort dans le ciel.
« Ce que j’y vis me surpris vraiment parce qu’il n’y avait plus un, mais
deux dragons dans le ciel, et ils étaient en train de se battre, une
bataille comme je n’en avais jamais vu. Le deuxième dragon était tout
argenté et, même s’il était plus petit que son adversaire, il semblait
beaucoup plus fort. Ses griffes lacéraient les flancs et les ailes du dragon
noir, dont les jets d’acide ne parvenaient pas à attaquer la peau d’argent
de mon sauveur. Les faux qui lui tenaient lieu de griffes ne pouvaient rien
face à la carapace métallique du bon dragon, serviteur de Paladine. Pris
d’une incroyable fureur, il se rua sur son ennemi surgi de nulle part, comme
une apparition divine venue pour m’aider. Ses griffes se plantèrent dans la
chair de métal sous la puissance de son attaque. Le dragon d’argent poussa
un hurlement de douleur tandis que son abdomen était entaillé sur toute sa
longueur. De l’argent liquide se répandit sur le sol montagneux et se mêla à
l’acide qui s’était échappé des plaies du dragon noir. Les deux titans ailés
se faisaient à nouveau face, affaiblis par leurs blessures. Sur terre, les
deux armées avaient cessé de combattre, obnubilées par la lutte céleste des
deux lézards ailés.
« Dans ma main, l’émeraude brillait d’un éclat éblouissant. Le dragon
d’argent me lança un regard furtif et la lumière fut plus intense, comme si
elle se diffusait pour nourrir la créature d’une énergie inépuisable. Sous
mes yeux étonnés, ses plaies se cicatrisèrent et guérirent totalement.
C’était sans aucun doute de la magie. Ainsi revigoré, le dragon reprit de
plus belle ses assauts. Son adversaire ne pu résister très longtemps sous
les coups des lames d’argent qui le transperçaient de toutes parts. Après
quelques instants à subir les assauts incessants de son rival, il tomba vers
le sol. Les gobelins n’eurent pas le temps de réagir et leur avant-garde fut
écrasée sous la masse du saurien géant.
« Son adversaire terrassé et l’armée ennemie mise en déroute par la
perte de son atout le plus important, le dragon argenté se tourna une
dernière fois vers moi et disparut au moment même où l’émeraude perdit tout
éclat. Un dernier rai de lumière se propagea dans la direction de mes amis
et les enveloppa. Bientôt, ils retrouvèrent une teinte de peau tout à fait
normale et ils purent se relever. Les rares nains ayant survécu se
précipitèrent à la poursuite des rescapés de l’armée des ténèbres, ralliés
très vite par leurs cousins les nains des collines, qui arrivaient en
renfort au moment le plus opportun. En quelques minutes, il ne restait pas
âme qui vive dans les rangs ennemis. Les deux armées de nains rejoignirent
alors l’intérieur de la cité pour fêter cette grande victoire. Comme ils
étaient apparus en festoyant, ils disparurent en festoyant.
« Nous sommes restés
ici à contempler le vide dans cette salle qui avait connu un passé si
glorieux, à l’image de cette bataille victorieuse oubliée de l’histoire et
des légendes. Lorsque j’ai raconté à mes amis la suite de cette lutte
désespérée, Flint ne trouva rien de mieux que de me dire que j’avais trop
forcé sur l’alcool ou que j’étais sous l’emprise d’un puissant charme qui
m’a fait rêver ce combat entre les dragons. Pourtant je suis sûr que tout
était vrai, et d’ailleurs le regard intéressé que Raistlin eut pour moi
durant tout mon récit me prouvait que je n’avais pas rêvé. Tanis et Caramon
restèrent silencieux, ils avaient été confrontés à assez d’événements
étranges dans leur vie pour croire en celui-ci. Quant à moi, je n’avais
qu’une envie, raconter cette histoire à tout le monde pendant que je le
pouvais. J’étais certain que tout ceci avait été voulu par les anciens dieux
pour que l’on se souvienne qu’ils défendront toujours ceux qui ont foi en
eux lors des guerres, et que ceux qui ont la foi pourront vaincre le mal et
Takhisis.
« Est-ce moi qui ai dit ça ? C’est incroyable ! Je dois être
l’instrument des anciens dieux, ils doivent s’exprimer par ma bouche.
- Merci beaucoup, l’interrompais-je le plus poliment possible.
- S’il vous plait Thyanus, laissez donc notre ami terminer son histoire.
Continuez maître Racle-Pied, je vous prie.
- Eh bien, c’est tout. Dès que j’en ai eu l’occasion, je suis venu vous
voir pour vous raconter toute l’histoire, enfin après l’avoir relaté d’abord
à tous mes autres compagnons, Lunedor m’a d’ailleurs promis qu’un jour elle
en ferait une chanson. Une aventure vraiment très intéressante, n’est-ce
pas ?
- En effet, surtout si l’on prend en compte l’apparition de ce dragon
d’argent, répondit Astinus, que je n’avais jamais vu aussi excité après que
quelqu’un lui eut fait un récit. Mais j’aimerais que vos compagnons me
donnent eux aussi leur version de ces événements ( note d’Astinus de
Palanthas : comme je l’ai déjà écrit en préambule de ce récit, ma rencontre
avec ses compagnons ne me permit pas de me faire un avis définitif au sujet
de sa véracité ).
- Bien sûr, il n’y a aucun problème, sauf peut-être pour Flint, qui doit
encore être en train de se plaindre que… son couteau a disparu. Oups ! J’ai
l’impression qu’il a encore du le faire tomber dans ma poche. J’espère qu’il
n’en aura pas besoin.

Je vis Astinus esquisser un sourire, chose extrêmement rare chez lui. Je
ne comprenais pas comment un érudit et un sage tel que lui pouvait croire
une telle histoire de… kender, puisque aucun autre terme ne saurait la
qualifier de meilleure façon. Aussi pris-je la décision de faire
raccompagner ce fabulateur mythomane de la plus vile des espèces, sans
prendre le soin d’en demander la permission.
Néanmoins, mon maître ne protesta pas contre ma décision ( note d’Astinus
de Palanthas : les propos xénophobes et chargés de préjugés de mon assistant
ne devant froisser personne, je prie les membres du peuple kender d’accepter
mes plus profondes excuses quant à ces écarts par rapport à ce que la
décence réclamerait de sa part ).
Alors que je regardais la frêle silhouette qui s’éloignait, je vis une
ombre diffusant une lumière argentée qui survolait la Grande Bibliothèque
en décrivant des cercles concentriques. En me tournant vers elle, un éclat
bleuté m’aveugla. Je ne me souvenais plus des heures précédentes. Je ne
savais même plus ce que je faisais sur le pas de la porte du bâtiment. Je
rentrais dans l’enceinte de la bibliothèque, et me dirigeais vers le grand
sablier qui marquait l’écoulement de la journée. Deux
heures s’étaient écoulées depuis le dernier instant dont je me souvienne.
Qui plus est, mes lunettes, que je rangeais toujours dans la poche gauche de
ma tunique, avaient mystérieusement disparu, comme si un kender s’était
introduit dans la bibliothèque et avait profité d’une discussion avec moi
pour me les dérober, ou plutôt me les emprunter comme ils disent. Mais
jamais un kender n’obtiendrait l’autorisation d’entrer en ces lieux de
savoir. Ce serait vraiment une drôle d’histoire que celle d’un kender dans la Grande
Bibliothèque de
Palanthas…
FIN
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Chanson Kender |
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"Kender Song of Praise"
(aka Fizban the Fabulous)
To the tune of 10 Little Indians
Oh, say have you heard of Fizban the Fabulous?
My uncle says he's just fantabulous.
Myself, I think he's kender-abulous!*
The Great Fizban the Fabulous.
His hat, it never stayed on his head to long;
He'd look and look and then, "ding-dong!"
Uncle Tas found it; that's why it's in this song.
The Great Fizban the Fabulous.
He always wanted to cast a "fireball,"
We all know that it's his favorite spell.
For some reason Tanis didn't like it well.
The Great Fizban the Fabulous.
Now we come to the end of my song;
I hope you don't think that it was very long.
I hope that next time you'll all sing along,
'Bout the Great Fizban the Fabulous!
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"Kender Chanson d'Éloge"
(Pour Fizban le Fabuleux)
Sur l'air des 10 petits Indiens
Eh, connaissez-vous Fizban le Fabuleux ?
Mon oncle dit qu'il est juste fantabuleus.
Moi, je pense qu'il est kender-abuleus! *
Le Grand Fizban le Fabuleux.
Son chapeau ne reste jamais longtemps sur sa tête;
Il cherche et cherche et ensuite, "ding-dong!"
Oncle Tas le retrouvait; voila pourquoi c’est dans la chanson.
Le Grand Fizban le Fabuleux.
Il voulait toujours une boule de feu jeter,
Nous savons tous que c'est son sort préféré.
Pour cette raison Tanis ne l'a jamais trop aimé.
Le Grand Fizban le Fabuleux.
Maintenant nous arrivons à la fin de ma chanson;
J'espère que vous ne pensez pas que c'était très long.
J'espère que la prochaine fois vous la chanterez tout du long,
Concernant le Grand Fizban le Fabuleux!
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