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Récit du Dragon des Ombres

Le voleur aux yeux bleus
[ Retour au choix ]

 

 

Dans la cité, la loi des riches s'applique avec une rigueur impitoyable. Survivre, simplement survivre, exige du voleur plus d'intelligence et de ruse qu'il n'en faut aux notables pour gouverner la ville, ou aux marchands pour gérer leurs affaires.



"Tous les marchands ne sont-ils pas des voleurs dans leur coeur ?"


Les gardes de la porte sont de véritables colosses. Un cimeterre d'acier à la ceinture, ils regardent tous ceux qui entrent comme s'ils étaient des voleurs ou des mendiants. C'est vrai pour beaucoup d'entre eux, bien entendu. De temps à autre, les gardes arrêtent une charrette ou un chariot bâché pour plonger leur trident ou leur épée dans le foin ou le chargement. En jaillit parfois un mécréant blessé et hurlant, qui est aussitôt entraîné vers la salle de torture du Chef des Gardes. Tenter de s'introduire clandestinement dans la cité est un crime, des panneaux plantés au bord des routes d'accès, loin des portes, le signalent à ceux qui savent lire.

Et moi - voleur, voyageur de basse extraction, fils d'une femme de la montagne et d'un soldat des plaines, conçu dans la fumée et les flammes d'un village embrasé - je passe à pied devant les gardes, ignorant leurs commentaires sur l'apparence miteuse de mon keffieh et de ma djellaba. J'ai revêtu à dessein la coiffe et la robe d'un pauvre : ils détournent l'attention de mes yeux bleus qui me désignent comme étranger à la cité et au désert qui l'entoure. Ces yeux à cause desquels les gens se souviennent de moi, ce que je préfère éviter.


Je suis Wahid, pickpocket et maître voleur... Non, cela manque de modestie. Je suis Wahid, le tire-laine, le cambrioleur. Je soulage de leurs pièces et pierres précieuses ceux qui sont trop près de leurs sous pour les partager avec les gens de mon espèce. J'encourage la charité parmi les riches - les dieux étendent leur bienveillance à ceux qui donnent généreusement aux pauvres, même s'ils le font contre leur gré. Il faudrait plus que de simples gardes pour m'écarter des richesses de la ville. Cependant, ce n'est pas le moment de se montrer arrogant ; et ma tête inclinée leur offre l'image du respect. Ainsi, je passe sans être arrêté.
Bien que je n'y aie jamais mis les pieds, je connais bien cette cité. Mon frère Ali y fut exécuté sur la Place de Justice, voici deux ans, pour avoir volé la bourse d'un noble. Les lois ne pardonnent pas. Une main tranchée pour un morceau de pain, un bras pour quelques pièces. Pour une bourse, c'est la tête qui tombe. Pauvre Ali; il a toujours eu l'esprit lent.
Je me fraye un chemin à travers le marché aux fruits, le plus proche de la porte parmi les endroits fréquentés par les étrangers venant faire leur courses - ce que je suis censé être. Je peux sentir un garde me suivre des yeux tandis que je traverse la place. Je fouille dans ma djellaba et en sors une piécette de cuivre pour payer le petit panier de dattes que je viens de choisir. Ce mouvement me permet de vérifier si le garde m'a effectivement suivi dans les murs de la cité. C'est le cas, mais il s'en retourne, apparemment rassuré sur mes intentions.

 

"Je passe à pied devant les gardes, ignorant leurs commentaires"

 

Je me mêle à la foule et me laisse emporter dans son mouvement vers le centre de la ville. Les doigts me démangent, mais je poursuis un objectif plus important que des pièces douteuses, mouillées de la sueur des gens ordinaires. Non, couper les bourses dans les rues encombrées est une invite à la décapitation, comme je l'ai si souvent fait remarquer à mon plus jeune frère. L'insouciance de ces gens est si tentante, cependant...
Ma proie réside au delà de la ville basse, dans le quartier noble du centre, au sommet de la colline d'où l'on peut surveiller le mur d'enceinte et ceux qu'il protège. Ma cible est un marchand caravanier. Spécialisé dans le commerce des épices, il aime aussi les objets précieux - ces trésors pour lesquels j'ai voyagé si loin et pris tant de risques.


Le soleil parcourt le ciel, allongeant les ombres dans différentes directions tandis que je marche dans les rues. Chaque pas augmente mes chances d'être découvert. L'aspect misérable de mes vêtements travaille dorénavant contre moi : il attire l'attention dans le quartier où je me trouve. Je ne peux courir le risque d'être remarqué ; je plonge dans une allée pour me fondre dans l'ombre toujours plus dense. Mon objectif est proche. J'aurai tout le temps d'agir plus tard.
Avisant la porte non verrouillée de la cave d'un immeuble apparemment désaffecté, je décide de me glisser à l'intérieur. Tandis que je referme la porte derrière moi, je me sens tout à fait en sécurité. Il m'a fallu une longue marche pour arriver jusqu'ici, et je vais m'offrir le luxe d'un petit somme. Je dois être en forme pour accomplir la tâche qui m'attend après le coucher du soleil.
Un bruit m'éveille - un simple crissement de pas dans le sable. Pleinement conscient et prêt à l'action, je jette un coup d'oeil à travers les fissures de la vieille porte. La nuit n'est pas encore tombée, mais les ténèbres sont denses. Je distingue deux silhouettes remontant l'allée dans ma direction. L'un des hommes - grand, la barbe abondante - porte le keffieh jaune d'un haut fonctionnaire de la cité. L'autre est plus jeune, plus petit, et sa calotte rouge montre qu'il exerce le métier de juriste. Ils sont en pleine discussion, bavardant et plaisantant, mais je n'arrive pas à comprendre de quoi ils parlent. Deux amis, sans doute.
Soudain, sans avertissement, trois hommes armés sortent de l'ombre; deux tiennent des épées courtes, le troisième brandit une arbalète. Une agression! Maudite soit la malchance qui m'a conduit ici. Si je suis arrêté pour une toute autre raison dans ce quartier de la ville, nul doute qu'on m'accusera également de ce crime-là.
Le ton de la conversation change dramatiquement. Le plus jeune des deux hommes essaye de négocier avec les voleurs. Une attitude stupide. Si je laisse les événements suivre leur cours, quelqu'un va sûrement mourir - moi, probablement, ou alors ce bavard de juriste.
Je ne suis pas un guerrier. J'ai toujours vécu de larcins, mais n'ai jamais tué personne. Cependant, je jaillis de ma cachette comme le démon lui-même. Avec un hurlement de dément, je me rue sur les voleurs et leurs victimes désignées, comme si j'attaquais à la tête de dix hommes et avec la force de vingt.
L'arbalétrier décoche accidentellement un carreau qui passe au-dessus de ma tête. Ça a marché. Je l'ai désorienté. Le compagnon du juriste, bien armé, profite du flottement qui s'ensuit pour tirer son épée. Tout le monde a les mains occupées. Je n'ai plus rien à faire ici. Je cours vers l'extrémité de l'allée, abandonnant les cinq hommes à leur destin. La nuit est proche ; il est grand temps de passer à l'action.
Tandis que le soleil disparaît, je me dirige vers les avenues intérieures de la haute ville, qui conduisent aux beaux quartiers. L'obscurité est totale lorsque j'atteins mon but. Aucune lumière dans la grande maison. En voleur expérimenté, je me faufile à travers la cour avant d'entrer.
J'ai échangé mon accoutrement de mendiant contre un keffieh et une djellaba aile de corbeau, qui me rendent invisible, même aux regards perçants. Ici, pas d'yeux indiscrets, pas même de garde à la porte. Ce marchand fait confiance aux lois de la cité - ces lois qui ne le protègent pas contre moi. Ce qui est à lui est mien, désormais; je n'ai qu'à puiser en toute liberté parmi ses joyaux les plus fins. Ces riches se ressemblent tous : ils amassent des monceaux de trésors qui ne demandent qu'à être dérobés et ils se mettent à geindre dès que je m'en empare.
Mon ventre grogne. Avant de quitter les lieux, je glisse dans ma poche une poignée de dattes et un morceau de pain. Puis, tel un spectre ténébreux, je m'évanouis dans la nuit.
Le soleil est mon ennemi, mais je ne peux l'éviter. J'ai encore changé de vêtements en faveur d'un costume plus discret que celui d'un voleur ou d'un mendiant. Pour quitter la cité, il me suffit de franchir la porte devant les gardes, puis de gagner la grand-route. Je dois toujours éviter qu'on me regarde de trop près, mais, habillé comme je le suis, je ne peux garder la tête baissée; ce ne serait pas l'attitude normale de l'homme que je suis censé être.
 

En traversant le marché aux fruits, je passe fortuitement devant l'échoppe où j'ai acheté des dattes la veille et me dirige sans hâte vers la porte. Quelle satisfaction de voir que la garde a changé... cela simplifie les choses. Ma fuite est presque réussie.
- "Un instant, mon ami," dit une voix derrière moi, une voix distinguée. "Vous aurais-je donc offensé, pour que vous preniez congé sans me dire au revoir ?"
Je reste muet, incapable de répondre.
- "Je vous prie," poursuit la voix, "de m'autoriser a vous inviter à déjeuner pour vous faire oublier ma pauvre hospitalité d'hier soir."
Je regarde droit devant moi. Mes genoux s'entrechoquent sous l'effet de la peur. Mon interlocuteur n'est autre que le propriétaire de la demeure que j'ai cambriolée. Son or et ses bijoux sont serrés tout contre mon ventre, dans une ceinture passée sous ma robe.
- "Ne voyez-vous pas que je désire me faire pardonner mon manque de politesse ?" plaide-t-il avec une telle voix que l'on commence à nous prêter attention. Si je ne réagis pas, tout le monde se souviendra de moi. Je me retourne, un sourire de reconnaissance aux lèvres.
- "Bien sûr." J'essaie de prendre une voix assurée. "Quelle négligence de ma part. Je ne puis supporter que vous vous sentiez coupable. Je vais vous accompagner, afin que nous puissions nous entendre et nous séparer en meilleurs termes."
Nous nous éloignons ensemble de la porte de la ville. Avant que je puisse protester, le marchand hèle un pousse-pousse. Confortablement installés, nous effectuons le trajet qui m'a coûté tant d'efforts la veille. Arrivé à destination, il donne au conducteur une pièce d'argent, et, à la grande joie du brave homme, repousse la monnaie de cuivre que ce dernier lui rendait. C'est par la grande porte qu'on m'introduit dans une maison où je suis entré par effraction avant l'aube. Je suis pris au piège et je le sais.

Je suis Wahid, l'honorable invité. Quinze jours ont passé depuis que j'ai été accueilli au sein du foyer de mon hôte, et il m'a traité le plus élégamment du monde. On m'a offert des dattes plus succulentes, des vins plus fins, des pains plus savoureux que ceux qu'une richesse mal acquise pourra jamais procurer. J'ai admiré des danseuses d'une souplesse incroyable, parées de galons dorés et de soieries rehaussées de joyaux, qui me souriaient tandis qu'elles tourbillonnaient. J'ai partagé les fruits de la richesse que j'ai volée - librement offerts par la victime de ce vol. Je suis Wahid, et je ne me respecte pas moi-même.
Depuis que je sais marcher, je suis un voleur. J'ai volé la moindre miette du pain que j'ai mangé. Mais jamais, jusqu'à ce jour, je n'avais vu le visage de ma victime plus d'une fraction de seconde. Maintenant, j'estime que ce marchand ne mérite pas la haine que j'ai toujours ressenti envers ceux de son espèce. Je n'éprouve nul repentir quand je pense à la vie que j'ai menée ; et pourtant, j'espère le pardon. Je ne veux plus profiter de cette bonté que je ne mérite pas.
Quel est donc ce Wahid qui ôte de sa taille la ceinture où repose sa condamnation à mort pour la présenter à son hôte ?


"Je suis Wahid le marchand"


J'entends ce Wahid inconnu prononcer ces paroles
"Je vous ai volé ceci et je suis désolé de l'avoir fait. A aucun moment, dans cette vie, je n'ai rencontré d'homme capable d'altruisme. Mais vous, je le crois, avez les qualités que je désire posséder. Je pense qu'il est préférable pour moi de confesser ce crime. Je ne volerai plus jamais."
En prononçant ces mots, je place ma vie entre ses mains, car je ne désire pas continuer à vivre en tant que Wahid le voleur.

Expert en or et pierres précieuses aussi bien qu'en épices et soieries, je suis Wahid le marchand. Quinze années ont passé depuis que j'ai quitté la maison de mon bienfaiteur, cet homme qui m'a appris l'art de commercer avec les cités lointaines grâce aux caravanes. Je suis réputé pour mon honnêteté et mon sens aigu du marchandage. On dit aussi que mon talent pour estimer la valeur des pierres précieuses remonte à ma jeunesse, quand je n'étais encore qu'un voleur. Mais tous les marchands ne sont-ils pas des voleurs dans leur coeur ? Nous le sommes, si l'on en croit les acheteurs sur la place du marché.
Je ne néglige pas mon passé... ni mon avenir. L'essentiel de ma fortune est enfermé sous bonne garde dans une chambre forte, avec les richesses de plusieurs autres marchands. Mais je conserve quelques splendides joyaux et divers objets insolites dans ma demeure de la ville haute.
La nuit dernière, j'ai reçu la visite d'un voleur. Il était jeune, silencieux, et portait la robe invisible d'un chat noir. Il s'est enfui dans la nuit, avec un butin respectable, persuadé que nul n'avait remarqué sa présence. J'ai alerté les gardes de la porte par laquelle il va essayer de s'enfuir.
Je me tiens près de l'échoppe du marchand de dattes, dans le marché aux fruits, attendant qu'il quitte la ville. Ah, le voilà. Va-t-il s'affoler et courir ? Aura-t-il le courage de se retourner pour affronter mon regard ? Je le saurai bientôt...
"Un instant, mon ami," dit Wahid le marchand. "Vous aurais-je donc offensé pour que vous preniez congé sans me dire au revoir ?"
Il s'arrête. Ne se retourne pas. Tandis que je prononce les mots familiers, je peux sentir la peur monter en lui. Quand je me tais, pour lui donner sa chance, il hésite longuement. Puis il se tourne vers moi. J'ai suivi beaucoup de voleurs jusqu'aux portes de la ville, mais il est le premier à réagir ainsi.
Par les dieux ! Ses yeux sont bleus !
"Bien sûr," dit-il avec un large sourire. "Quelle négligence de ma part".

La boucle est bouclée.

 


 

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DnD 2009

 

Par Bob Liddil
Traduction Roland C. Wagner